Les conséquences de la violence conjugale sur l'enfant

Interview de Maurice BERGER. Professeur et Chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Etienne, France.

Selon vous, à partir de quand une scène conjugale devient-elle violente pour un enfant?

Je dirais qu’une scène conjugale devient violente pour un enfant quand il n’a pas le pouvoir de l’arrêter ni le pouvoir de s’y soustraire physiquement ou psychologiquement. Cela dit, l’impact  dépend aussi de la fréquence des scènes auxquelles il est exposé et du niveau de différenciation de son psychisme: un enfant de six, sept ans peut être très atteint par une scène de violence, mais en même temps, il peut être capable de dire à ses parents «taisez-vous!» ou de se dire «ce sont leurs affaires»; quand il y a une certaine prévisibilité, il peut repérer les prémisses d’une dispute, l’anticiper et se protéger en allant dans sa chambre. Un enfant plus petit est pris dans la tourmente. Il n’a pas un psychisme assez autonomisé et pour lui c’est son monde et toute sa sécurité interne qui s’écroulent. L’impact de la scène sera donc plus grave s’il s’agit d’un nourrisson exposé à la scène conjugale sans aucun moyen de se protéger: un bébé dont la mère est frappée alors qu’elle le porte dans ses bras se vit comme un bébé tapé! Enfin, l’impact de la violence sera très important sur l’enfant si le niveau de violence est très élevé avec des menaces verbales, physiques et qu’un parent commence à frapper l’autre. A ce moment-là, l’enfant ne pourra pas se dire «tiens mon père veut tuer ma mère, ce sont leurs affaires, moi je vais dans ma chambre». Il ne pourra pas se protéger.

Dans nos consultations, nous avons des couples qui évoquent une ou deux disputes «plus fortes que les autres» avec une gifle, des menaces, des empoignements, des objets cassés, etc... Ces couples, conscients de la gravité de ces situations, précisent que «c’est arrivé juste une ou deux fois» et se sentent très coupables lorsque leur enfant a assisté à la scène ou l’a entendue. Quel est pour vous le niveau de gravité de ce type de situation pour l’enfant?

Cela dépend du niveau de violence comme je vous le disais précédemment. Toutefois, l’impact de la violence conjugale sur l’enfant dépend aussi de la relation parents-enfants. Ces couples éprouvent de la culpabilité et témoignent d’une préoccupation parentale. Ils ont été débordés, ils ont craqué, mais sont capables de prendre en compte le mal qu’ils ont infligé à leur enfant et, dans le meilleur des cas, ils peuvent entendre ce que l’enfant a à leur dire de ce qu’il a vécu et ressenti. (...)

Les choses se passent très différemment quand l’enfant vit dans un milieu complètement chaotique, tout le temps imprévisible, avec des parents qui ont de grosses défaillances parentales. Ce sont des contextes familiaux qui gênèrent des traumatismes relationnels précoces, au même titre que la négligence ou le délaissement, parce que les figures d’attachement de l’enfant - les parents - ne sont absolument pas sécurisantes. Pour vous donner un exemple, nous recevons dans notre service des enfants à qui des parents peuvent dire, en les laissant chez la nourrice, «on revient dans une demi-heure» et ils reviennent quatre jours plus tard!

Quelles sont les conséquences pour un enfant d’avoir comme figures d’attachement des parents non sécurisants?

On sait que les enfants qui sont soumis à des parents très défaillants nouent, malgré tout, une relation d’attachement mais il s’agit d’un mode d’attachement pathologique. L’enfant est angoissé par le comportement de ses parents et en même temps, sorte de syndrome de Stockholm, il n’a pas d’autre choix que de chercher du réconfort auprès d’eux. Cela le rend complètement confus et le plonge dans une solitude terrible, aucun adulte n’étant capable de s’identifier à lui ni de comprendre ce qu’il ressent. C’est ce que nous appelons une relation de type «désorganisée-désorientée». Ce sont des enfants qui vont attaquer tous les bons moments dans toutes leurs relations. Ils sont dans un état de rage constant, donc très destructeurs avec une intolérance à la moindre frustration et un état de confusion d’apparence psychotique lorsqu’ils doivent changer de cadre de vie car quand le monde extérieur change, ils réalisent qu’ils n’ont rien de solide, de permanent à l’intérieur d’eux-mêmes.

Un enfant qui a développé ce type d’attachement pathologique risque-t-il de répéter dans ses relations ultérieures le même schéma relationnel?

Cela dépend de ce qu’on va lui proposer en terme de traitement, mais oui, franchement c’est un risque parce qu’il est incapable d’avoir une autre sorte de relation. Pour ces enfants, la relation en soi est traumatique et ils mettent en place des réponses assez automatiques dont l’attaque. Une fois adultes, ce sont des gens qui, même s’ils sont en couple avec quelqu’un d’affectueux, de correct, vont soumettre la relation à des attaques perpétuelles jusqu’à ce qu’elle casse.

Ces enfants semblent mettre toute leur énergie à se protéger selon le principe «l’attaque est la meilleure défense», mais n’est-ce pas au détriment de leur développement affectif, intellectuel et social?

Oui. Le processus d’intériorisation de la violence à laquelle l’enfant est exposé se fait malgré lui et a pour conséquence, d’une part une priorité pour lui de se protéger, et dans cette protection, on repère la mise en place de défenses telles que «s’empêcher de penser» ou «comment se défendre» - l’attaque est un moyen - et d’autre part, une atteinte ou une destruction des processus de créativité qui ne peuvent pas se mettre en place. Autrement dit, les processus de créativité, de croissance psychique et d’apprentissage sont pratiquement tout le temps balayés par les processus défensifs.

Un enfant soumis au spectacle répété de la violence conjugale va-t-il se montrer violent à son tour?

Oui, mais d’une manière tout à fait particulière. Le jeune enfant, et à plus forte raison le nourrisson qui est encore plus vulnérable, incorpore la scène de violence à laquelle il assiste: il «met en lui» l’image terrifiante, par exemple, de son père qui frappe sa mère. La violence de ces enfants apparaît dans certaines circonstances sous la forme d’un flash hallucinatoire de la scène incorporée et si on demande «pourquoi as-tu frappé ton camarade», l’enfant répond «c’est papa en moi qui me fait agir ainsi». Sonia Imloul, auteure du livre Les enfants bandits, explique que ces enfants font penser au film l’Exorciste: tout d’un coup, surgit en eux la violence, leur regard se transforme, leur voix change, ils prononcent des insultes d’adulte. Et une fois l’épisode violent passé, il est très difficile de revenir dessus. Ces enfants ne peuvent éprouver ni compassion pour celui qu’ils ont agressé, ni culpabilité et ils sont complètement impuissants face au surgissement de cette violence en eux qui les déborde brusquement. Ces troubles, qui caractérisent ce que nous appelons la violence pathologique extrême, se fixent très souvent avant l’âge de un ou deux ans, c’est-à-dire à la période pré-verbale au cours de laquelle ces enfants se sont trouvés impuissants, débordés, terrifiés et dans la solitude la plus totale. On observe un processus analogue chez les enfants qui ont assisté à des scènes sexuelles. Parmi les jeunes prédateurs sexuels que nous avons dans notre service, beaucoup n’ont pas été abusés sexuellement directement, mais ont assisté à des scènes sexuelles dans lesquelles ils ont été volontairement impliqués comme spectateurs, dans une ambiance de violence ou d’alcoolisation importantes. Pour eux aussi, la scène sexuelle revient sous la forme d’un flash hallucinatoire et ils sont obligés de la réaliser. C’est le même processus hallucinatoire.

Qu’est-ce qui déclenche le surgissement de ces flashes hallucinatoires?

Parfois ces affects ressurgissent tels quels sans aucune raison. Mais ils peuvent aussi être déclenchés par une exigence éducative très minime, c’est pourquoi ça se produit souvent en classe. Les institutrices de maternelle nous décrivent aussi que la violence de ces enfants peut être provoquée par les petits moments de flottement lors du passage d’une activité à une autre, quand les corps des enfants bougent, se touchent: l’enfant ressent alors ce contact comme une intrusion et la violence éclate.

Quelle différence faites-vous entre la violence qui surgit chez un enfant sous forme de flashs hallucinatoires et celle que l’on peut observer chez les «enfants-roi» lorsqu’on les place devant une limite?

Les enfants qui souffrent de violence pathologique extrême sont «tout-impuissants» face au surgissement de la violence en eux, ils ne peuvent pas résister à ça: c’est une hallucination qui les surprend et les déborde. En revanche, les enfants qui ne sont pas soumis à la violence et qui vivent dans des familles où on les laisse tout faire, sans limite éducative, sont «tout-puissants» et leur violence se manifestera si on s’oppose à leur toute-puissance en leur imposant une limite, un interdit, une frustration. A partir de là, le travail que l’on peut faire avec les parents est différent aussi: dans une famille qui ne  pose pas de limites éducatives, il s’agira de travailler avec les parents sur ce qui s’est passé dans leur histoire pour comprendre pourquoi ils considèrent leur enfant si fragile au point de ne pas pouvoir lui mettre la moindre limite. C’est un travail de guidance parentale. Dans les familles très désorganisées, la question est plus celle de protéger l’enfant. Le travail avec les parents est beaucoup plus difficile car on a généralement affaire à des gens qui ne sont pas conscients de la gravité de la situation et qui n’ont pas forcément les ressources nécessaires pour évoluer. On n’est pas du tout dans le même registre.

Vous rappelez finalement à juste titre que le fait d’avoir des enfants n’implique pas forcément ni d’éprouver une préoccupation parentale, ni même d’être doté de compétences parentales. Comment définissez-vous les compétences parentales?

Les Québécois ont défini des compétences parentales très précises selon les âges et le stade de développement de l’enfant - 0-3 mois, 4-10 mois, etc... (...) En ce qui me concerne, pour faire une évaluation des compétences parentales, je me base sur les trois critères suivants, «être capable d’empathie vis-à-vis de l’enfant», c’est-à-dire comprendre son monde émotionnel, «être une figure d’attachement sécurisante pour l’enfant», donc fiable, prévisible, accessible et capable de percevoir l’inquiétude de l’enfant et de le calmer - et enfin «avoir la capacité de jouer avec l’enfant à des jeux créatifs et partagés», à différencier d’une interaction qui génère de l’excitation chez l’enfant. Malheureusement, dans notre service, nous n’accueillons pratiquement que des enfants dont les parents ne peuvent pas développer leurs compétences parentales. Ils n’y arrivent pas et n’y arriveront jamais. Ils présentent ce que nous appelons une incompétence sévère parentale chronique.

Un adulte violent avec son conjoint peut-il être un bon parent?

Un homme qui tape sa femme devant l’enfant est un parent qui n’a plus de compétence parentale, parce qu’il perd toute identification à l’enfant et il crée de l’angoisse chez ce dernier.

Une étude a révélé qu’en Seine-St-Denis, la moitié des femmes tuées par leur ex-conjoint le sont au moment de l’exercice du droit de garde, c’est-à-dire au moment où le père va chercher l’enfant au domicile. Il y a celles qui sont tuées, mais il y a aussi celles qui sont battues et on peut supposer que, dans certains cas, l’enfant est présent quand sa mère subit ces violences. De ce point de vue on voit bien comment l’idée qu’«un mauvais mari peut être un bon père», ne tient pas la route! C’est une idée fausse. Quelqu’un qui tape sa femme - ou qui la tue - devant son enfant n’est pas un bon père. Cela veut dire surtout que dès qu’on est dans une zone de violence dans un couple, il ne suffit pas d’évaluer la conjugalité, il faut également évaluer les capacités parentales.

Vous avez parlé des atteintes psychologiques chez l’enfant qui découlent de l’exposition à la violence conjugale. Y a-t-il des atteintes à d’autres niveaux?

Des lésions cérébrales peuvent être provoquées par un climat de violence et de maltraitance qui génère un stress chronique chez l’enfant. Depuis 1989, un nombre important de travaux scientifiques montrent que les bébés et les jeunes enfants soumis à un stress chronique ont un taux de cortisol sanguin nettement supérieur à celui des enfants élevés dans un environnement calme. Ces études précises, réalisées à partir des divers dispositifs d’imageries cérébrales en 3D, mettent aussi en évidence que sous l’effet de l’augmentation du cortisol, certaines zones cérébrales - principalement l’hippocampe et le système limbique - se développent moins bien. Si le taux de cortisol est constamment élevé, cette atteinte cérébrale, réversible pendant quelques mois, devient définitive. Ces zones cérébrales sont celles qui concernent la mémoire affective, la régulation des affects et les comportements d’attachement à autrui. Une atteinte de ces zones peut être à l’origine de la fixation de sentiments de peur et d’angoisses pathologiques.

Peut-on compter sur la plasticité du cerveau pour récupérer les fonctions cérébrales abîmées?

Non, pas dans ces cas-là parce que le cerveau fonctionne selon le principe que l’on perd ce que l’on n’utilise pas. Le câblage entre les différents neurones et les zones cérébrales se met en place principalement dans la première année de la vie. Il y a des périodes sensibles qui sont des fenêtres pour les apprentissages et lorsque ces périodes sensibles sont passées, on ne les récupère pas ou avec des retards.

La violence conjugale, qui génère un climat d’insécurité et de peur, a-t-elle également des répercussions sur le lien mère-enfant?

Oui, tout à fait, les scènes de violence ont aussi un impact sur les soins précoces et donc sur la relation de la mère à l’enfant. Anne-Marie Von ArxVernon, dans le cadre de sa fonction de directrice d’un centre d’accueil pour femmes et enfants à Genève, a constaté que les mères, même une fois qu’elles sont dans un cadre protégé de la violence de leur conjoint, sont toutes incapables de jouer avec leur bébé et qu’il leur faut des mois pour se remettre de la violence et commencer à avoir du plaisir à être avec leur enfant. Et on sait que pour qu’un enfant prenne conscience des différentes parties de son corps, il faut qu’elles soient investies dans un échange qui procure du plaisir à chacun. Si tel n’est pas le cas, l’enfant peut développer des troubles concernant les sensations et la constitution de son schéma corporel. (...)

  

Suite dans la revue...

 

Cette interview, parue dans «La Gazette», n°12, juin 2008, est reproduite sur une suggestion de  M. Berger, avec l’aimable autorisation de son auteur, Véronique Häring, Psychologue et Conseillère conjugale au centre genevois, Couple & Famille1, Suisse

 

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